Roxanne Fanny Corriveau

Vivre simplement

January 1, 1984

Gaby

Dans Psychologique — Roxy à 1:00 am

Il me semble que la vie a toujours été très répétitive pour moi, j’ai même de la difficulté à faire la différence entre la semaine et le week-end. Ma famille était réglée comme un automate, rien n’arrivait pour rien. Rien ne nous prenait au dépourvu. Vers six heures du matin, j’ouvre les yeux et l’odeur du bacon grillé m’envahit les narines. Je ferme mon réveille-matin, saute du lit et prends les vêtements bien pliés sur la chaise de mon bureau de travail avant de me dirige vers le salon de bain à l’autre bout du couloir. Seulement 15 minutes de relaxation, j’entends mon père frapper à la porte pour me signifier que le temps est écoulé. Quand j’avais dix ans, je m’amusais à compter le temps, ça a toujours été trop juste. J’enfile mes vêtements, pose mon pyjama dans le panier à linge sale à côté de la porte et descends à la cuisine.

Ma mère, débout une demi-heure avant tout le monde, place les assiettes sur la table. Du jus d’orange fraîchement pressé, des œufs, du bacon, des pommes de terre frites et des rôties. Un café pour mon père, un thé pour ma mère et un verre de lait pour moi. Mon père, lui, est dans le salon à fumer la pipe et à lire le journal du matin. Dans quelques secondes, il va nous dire ses préférés.

- Une autre fusillade dans une école secondaire! Si les églises s’occupaient encore de l’éducation, il n’y aurait pas de problèmes comme ça, affirme-t-il.

J’ai une famille très chrétienne. Très pratiquante. Trop à mon goût. Quelques minutes de silence s’écoulèrent et j’entendis rire mon père dans le salon. Il ne rit que très rarement et souvent ce n’est pas drôle.

- Il y a un « fif » qui s’est fait tuer hier soir à Montréal par un gang de rues. Tant mieux pour lui, vivre comme ça…

Son timbre de voix baissa, il devait marmonner quelques insultes. Je n’aime pas lorsque mon père dit des choses de la sorte. J’ai un père tellement chrétien qu’il en est homophobe. Il croit trop la bible au pied de la lettre. Il vit encore selon le mode d’antan, l’homme travaille et la femme demeure à la maison. Elle ne touche jamais aucun argent et lui obéit toujours avec le sourire. Puisque c’est une femme, elle n’a rien à dire sur rien, son opinion n’a pas d’importance. Selon mon père, la femme ne sert encore qu’à faire le ménage et les repas. La seule raison qui fait que je n’ai pas 12 frères et sœurs c’est que mon père a eu un cancer de la prostate et qu’il est devenu stérile.

- Ils l’ont attaché à un arbre et ils l’ont battu à mort, dit-il en riant grossièrement.

Ma mère émet un faible bruit de mécontentement à côté de moi, mais ne parla pas. Elle n’a jamais appuyé les opinions de mon père.

- Tu ne devrais pas dire des choses comme ça, c’est un humain. Il est seulement homosexuel ça ne change pas sa nature, dis-je.
- Je ne t’ai pas dit de m’interrompe! Ce n’est pas des humains, c’est des aberrations! Leurs âmes sont souillées de péchés et le diable les rend aveugles, s’exclame-t-il d’une voix colérique. C’est des « fifs », des tapettes!

L’homosexualité est un sujet sensible dans la famille. C’est surtout celui de mon père et celui de l’Église à vrai dire! Pour mon père, c’est une des pires choses au monde. J’ai une cousine qui a déclaré son homosexualité l’année dernière. Maintenant, plus personne ne parle d’elle, comme si elle était morte. Mon père ne parle même plus à son propre frère, qui a accepté la décision de sa fille. J’entends encore dans ma tête ce que mon père a dit en revenant du souper où ils l’ont annoncé au reste de la famille. « Faut que ça vienne de quelques parts, C’est probablement contagieux! »

Mon père dépose son journal sur le fauteuil, vient s’asseoir à table alors que moi et ma mère la quittons. Ma mère commence la vaisselle, pendant que lui mange et que je me brosse les dents. Quand mon père a terminé, elle va desservir la table et finir de laver le reste de la vaisselle. Moi, je prépare mon dîner rapidement. La sonnerie de porte se fait entendre. Mon père toussote.

- Marie va répondre, ordonne-t-il.
- Laisse faire maman, ce doit être Isabelle, dis-je immédiatement après l’ordre de mon père.

Mon père fit de gros yeux l’air contrarié, mais ne dit rien puisqu’il sait qu’à cet instant c’est toujours Isa qui se présente à notre porte. Je ramasse mon sac, embrasse ma mère avant de me diriger vers la porte.

- Bonne journée, criai-je avant de sortir!

Je me sens enfin libre. Je regarde mon amie et lui fais le plus beau des sourires. J’aime vraiment la voir chaque matin, c’est ma meilleure amie.

- Deuxième semaine de cours, dit-elle.

Nous venions de recommencer le collège et chaque matin Isabelle passe me chercher pour se rendre à nos cours. Isa, c’était la fille dont tous les hommes rêvaient, mais qu’aucun n’aura, car elle partage sa vie avec Julie depuis maintenant trois ans. Évidemment, mon père ne le sait pas. Je ne devais même pas le savoir, même Isabelle ne sait pas que je suis au courant. J’envie souvent Julie! Isa est tellement belle. Environs cinq pieds six pouces, cheveux noirs jusqu’au milieu du dos et de magnifiques yeux bleu océan. Sans contredit, les plus jolis yeux de Shawinigan.

Nous allons, ensuite, chercher Julie chez elle. Elle aussi est très jolie. Environ quatre pieds sept pouces, quelque peu ronde, les cheveux blonds courts avec des mèches brunes et les yeux noisette. Nous passons toujours chez Julie en second, car elle a un « piercing » au sourcil. Vous aurez sûrement deviné que mon père n’aime pas tellement ça. Pour lui, c’est rattaché au rituel païen des indiens alors c’est automatiquement mal.

- Allô vous deux, dit Julie qui attendait sur le perron.

Elle distribue des bisous. Je sais très bien qu’elle a pris cette habitude pour Isabelle. Puis, après ces accolades, nous nous dirigeons vers le collège. En attendant le cours, nous nous asseyons dans le couloir et parlons un peu. Isabelle et Julie commentent sur quelques jolis jeunes hommes qui passent devant nous.

- Regardez, regardez! Celui-là est pas mal « cute », dit Julie.

Le garçon en question se retourne vers nous et sourit. J’ai l’impression qu’il me regarde, un sentiment étrange m’envahit. Isa glousse à côté de moi et se penche sur Julie pour lui dire quelques choses. Julie rougit un peu. Julie est bisexuelle!

L’heure du cours approche, Julie se lève, elle fait des bisous, une fois de plus, et part vers sa classe. Isabelle et moi sommes dans le même programme donc Julie, qui n’a pas le même, se retrouve souvent dans des cours différents des nôtres.

Un cours de littérature le lundi matin, je trouve ça un peu pénible. Isa et moi trouvons un endroit libre pour nous asseoir. Le beau jeune homme de tout à l’heure entre dans le local l’air incertain et regarde son horaire. Il doit s’être trompé, il n’était pas dans notre groupe la semaine dernière. Il lève les yeux, me voit et vient s’asseoir à côté de moi.

- Bonjour, dit-il avec un étrange accent.
- Allô, répondis-je d’un air timide.

L’enseignement rappelle tout le monde à l’ordre et débute son cours : littérature québécoise. Elle parle et parle. Soudainement, la classe fût silencieuse et une voix familière se fait entendre. Isabelle me parle, je me retourne pour la regarder et j’entends l’enseignante qui me dit un peu plus fermement :

- Vous pouvez me lire l’extrait de « La romance du vin » de Émile Nelligan.

Je rougis légèrement. J’étais en train d’épier mon voisin. Il a une posture masculine. Environ cinq pieds neuf pouces, un menton carré, les cheveux châtain clair et les yeux vert pomme. Il a une odeur de cannelle qui plane autour de lui. Ce devait être son parfum. J’espère, en secret, qu’il n’a pas remarqué l’intensité de mon regard et considère le texte dans l’anthologie.

- « Les cloches ont chanté; le vent du soir odore…
Et pendant que le vin ruisselle à joyeux flots,
Je suis gai, si gai, dans mon rire sonore,
Oh ! si gai, que j’ai peur d’éclater en sanglots ! », lis-je timidement.

L’enseignante explique que Nelligan était un auteur homosexuel du 19e siècle. Puis, elle nous propose d’aller à la pause, le cours continuera dans 15 minutes. Je me tourne pour parler avec le nouveau, mais une brunette se jette littéralement sur lui. Je me dis qu’elle a probablement plus de chance que moi et je me retourne pour rejoindre Isa. Je me sais plus quoi penser! Est-ce que j’aime les garçons ou les filles?

- Il a l’air sympathique, dit Isabelle.

Julie arrive derrière moi. Encore des bisous. Elle en offre beaucoup aujourd’hui. Isabelle semble mal à l’aise. Je souris et invente un besoin pressant d’aller à la toilette. Elle ne s’était pas vue du week-end. À mon retour, en sortant de la salle de bain, je percute quelqu’un dans le couloir.

- Oh! Pardon, dis-je en commençant à lever les yeux pour voir qui est devant moi.

Avant même de l’avoir fait, j’ai eu ma réponse, car j’ai reconnu son accent.

- Ce n’est pas grave, dit-il, mais fais attention à toi.

Il me sourit. Mon regard reste accroché à ses yeux. Je reste là, à ne rien dire.

- Je crois que nous devrions rejoindre le local, continue-t-il?
- Bien sûr, répondis-je en souriant! L’air un peu étourdit.

Il se présente. Il se prénomme Nicolas et vient du Portugal. Il était emménagé au Québec avec ses parents à Montréal depuis près de quatre ans. Il est parti de là-bas cet été pour continuer ses études loin de la grande ville.

- J’ai pointé sur la carte du Québec et j’ai pris la ville qui avait un collège la plus près de celle-ci. Je suis tombé sur Grand-Mère, me dit-il.

Julia passe à côté de moi l’air découragé et Isabelle entre dans le local sans m’attendre. Je me dis que je n’aurais peut-être pas dû les laisser seules finalement. Durant tout le cours, Isabelle avait une tête d’enterrement. Après le cours, je demande à Nicolas de venir dîner avec nous. Nous attendons Julie quelques minutes, mais elle ne vient pas nous rejoindre. Nous nous rendons donc à la cafétéria. Isabelle boude, pendant que je parle avec Nicolas de tout et de rien. Isabelle voit Julie entrer dans la grande salle, mais celle-ci s’assoit ailleurs. Je m’excuse et me lève pour aller la rejoindre. Isabelle émet une faible protestation. Je vais m’asseoir tout de même à côté de Julie.

- Je n’ai pas envie de parler, dit-elle bêtement.
- Ça ne sert à rien d’être fâché!
- Tu ne peux pas comprendre, dit-elle les yeux en larmes.
- Ça arrive souvent les chicanes de couple, sauf s’il s’agit de mes parents, dis-je avec un demi-sourire. Tu sais, ça fait longtemps que je sais pour elle et toi, mais je ne savais pas comment vous en parler. Alors, tu arrêtes de bouder et ce soir, nous allons clarifier ça ensemble. Allez, viens.
- Julie, bouche bée, me suit.

À la fin de la journée, Nicolas nous rejoints à la sortie du collège. Nous allons, donc, reporter notre conversation à plus tard. Julie donne tout de même plus d’intensité dans ses bisous à Isabelle, ce qui me fait sourire. Puis devant chez moi, Isabelle me souhaite une bonne soirée et part l’air un peu perdu. Je me dirige vers la porte quand soudainement Nicolas me parle :

- Gaby! Je sais qu’on ne se connaît pas très gros, mais… Je comprendrais, si tu voulais plus me parler, dit-il embarrassé. Comment dire? Je te trouve de mon goût.

Je reste là à ne rien dire. Je ne sais vraiment pas quoi répondre. Je dois, encore, le regarder d’un air étrange.

- Je suis désolé, dit-il. Je n’aurais pas dû te dire ça. Je suis bête.

Il se tourne pour partir.

- Moi aussi!
- Il se retourne vers moi. Je lui tourne le dos pour cacher mon tracas.
- Je n’ai jamais vraiment fréquenté quelqu’un, dis-je un peu gêné.

Il vient se placer devant moi et il m’embrasse. Quand j’ai ouvert les yeux, je croise ceux de mon père sur le perron.
Sale homo, sale « fif ». Tu me déshonores. Tu n’es qu’une tapette. Tu ne mettras plus jamais les pieds dans ma maison. Tu n’es plus mon fils, tu n’existes plus pour moi.
Pourtant, mon père n’entre qu’à cinq heures et demie de travailler. Il n’est que quatre heures.

Beauté éphémère

Dans Psychologique — Roxy à 1:00 am

Êve a l’impression aujourd’hui que le temps s’est appliqué à ressembler à sa vie. Aussi, que le froid hivernal et les arbres dévêtus contribuent à sa déprime. Elle se rappelle la dispute qu’elle avait eue avec son frère plutôt dans la semaine.

Il avait beau lui répéter qu’elle n’était pas grosse; elle ne le croyait pas! Après quelque temps, il était parti en claquant la porte. Elle était restée seule une trentaine de minutes puis son amoureux, Éric, était arrivé. Son frère avait téléphoné Éric pour lui raconter le problème. Éric avait proposé à Êve d’aller manger au restaurant puisque c’était son anniversaire aujourd’hui. Elle avait eu ce jour-là 18 ans. Devant ses protestations, Éric s’était fâché et lui avait crié que ce n’était pas raisonnable de ne pas manger. Selon son compagnon, la passion de Êve à devenir mannequin allait trop loin. Il l’avait donc agrippé et obligé à venir jusqu’à la voiture avec lui. Pendant que les voitures défilaient, Êve sentait qu’une boule de chagrin lui enflait la poitrine. Cela ne faisait qu’empirez son dégoût, car elle sentait déjà grosse dans son manteau d’hiver.

Éric dans sa tête pestait contre les automobilistes de Montréal et que la visibilité était mauvaise. Ce n’est qu’à la dernière minute qu’il a vu la voiture qui venait sens inverse et qu’il n’y avait plus d’espoir pour se tasser. Elle s’était réveillée plus tard à l’hôpital. Des éclats de verre avaient atteint son visage à plusieurs endroits. Êve paniquait!

Aujourd’hui, elle se demande encore pourquoi c’est arrivé à elle. Elle, la blonde aux yeux bleus, qui lutte désespérément pour être la plus belle au monde, qui veut être mannequin, ne peut pas ressemblait à se grossier personnage qu’elle voit maintenant dans le miroir. Quand dans l’après-midi, son frère viendra la chercher pour la faire sortir de l’hôpital, il trouvera son corps inerte sur le lit. Son visage regardant l’hiver glacial comme ce matin. Sauf qu’à ce moment, elle ne pensera plus à cette dispute. Elle se sera perdue dans le néant et comme seule explication, il trouvera cette mince feuille qu’elle tient dans sa main froide. L’explication la plus plausible selon elle.

La beauté occupe une place primordiale dans le monde d’aujourd’hui. J’étais déjà morte puisque j’étais devenue laide. Adieu. Je t’aime. Êve.


RSS - Comments RSS - WordPress - XHTML 1.0 - CSS - Firefox